Emilio B. Imbriglio
Président et chef de la direction | FCPA, FCA, M.B.A, CFE, IAS.A

L’annonce de la vente d’une grande entreprise québécoise a relancé le débat au sujet de la protection de nos sièges sociaux, un enjeu aussi émotif qu’économique.

On discute, on documente, on questionne, et pour cause. Il est en effet délicat pour un gouvernement d’intervenir dans une dynamique économique à la fois mondiale et locale, d’où la prudence observée.

Abordée sous l’angle des multinationales, la protection des sièges sociaux s’avère complexe.

La mise en place de mécanismes de protection, comme le fait de donner plus de pouvoirs aux administrateurs en cas d’une offre d’achat hostile ou de limiter le droit de vote des actionnaires dits « touristes », pourrait être efficace pour décourager les investisseurs étrangers. Toutefois, en ajoutant sciemment des obstacles aux transactions, on risquerait aussi de diminuer l’attrait pour les entreprises québécoises, ainsi que leur valeur.

Fragile relève

Bien qu’essentielle, cette réflexion ne doit pas occulter notre part de responsabilité en ce qui concerne la fragilité de notre relève entrepreneuriale. Considéré sous l’angle des milliers de PME qui devront trouver preneur sans quoi elles devront fermer, l’enjeu de la protection des sièges sociaux québécois prend une autre dimension que nous aurions tort de négliger.

Le Québec doit s’attaquer simultanément aux éléments qui nuisent au « repreneuriat » québécois et au sous-investissement en modernisation qui survient durant les années qui précèdent un transfert d’entreprise. Ces deux enjeux menacent la pérennité de bon nombre d’organisations.

Les baby-boomers qui ont donné un élan entrepreneurial sans précédent au Québec arrivent à 60 ans. Ils ne sont pas tous aussi connus que Serge Godin ou Alain Bouchard, mais les 98  000 chefs d’entreprise qui prévoient prendre leur retraite d’ici à 2020 – alors qu’il y en a seulement 60 000 pour reprendre les rênes – auront un impact tout aussi marqué sur l’économie du Québec et de ses régions.

Ces milliers de transferts d’entreprises sont l’occasion de favoriser l’implantation, par les repreneurs, d’initiatives stratégiques basées sur l’innovation, la commercialisation mondiale, la numérisation et la modernisation des installations pour être encore plus compétitifs.

Favoriser le transfert du flambeau

Le gouvernement du Québec possède la marge de manœuvre et les outils nécessaires pour favoriser le transfert du flambeau et la poursuite efficace des affaires par les repreneurs. Il s’agit par exemple d’instaurer une fiscalité incitative pour les entrepreneurs et équitable pour les enfants qui prendront la relève de l’entreprise familiale ou encore de fournir des ressources adéquates pour planifier efficacement la transition à la prochaine génération.

Il faut aussi mettre en place un traitement fiscal visant à bonifier l’exemption du gain en capital sur les transferts d’entreprises, en favorisant celles qui sont axées sur des modèles durables et intergénérationnels. Il faut redoubler d’efforts pour réduire le poids des contraintes administratives qui rendent les entreprises moins concurrentielles en ajoutant aux coûts sans pour autant créer de la valeur.

Cabinet de services financiers, traiteur, entreprise de construction et chaîne de nettoyeurs sont autant de petits sièges sociaux qui dynamisent l’économie de toutes les régions du Québec. Comme les grands centres décisionnels, ils ont recours à des services professionnels, achètent de la publicité, s’approvisionnent localement, forment et embauchent leur main-d’œuvre et s’impliquent dans la communauté, à leur échelle. Mis bout à bout, c’est une contribution au moins aussi significative que les sièges sociaux d’envergure internationale et il serait grand temps de s’y intéresser avec autant de passion.

Lettre ouverte parue dans La Presse + (Édition du 29 mai 2016)

03 Juin 2016  |  Écrit par :

Emilio B. Imbriglio est associé et président et chef de la direction de Raymond Chabot Grant...

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